La taverne de l'arbre d'or n'était ouverte que depuis quelques minutes. Dans la grande salle encore vide, la patronne
s'affairait à briquer les lourdes tables en chêne tandis que son mari, M. Baalon, mettait de l'ordre sur le comptoir. C'était un homme imposant, tant par la carrure que par l'esprit, d'une
cinquantaine d'années et qui portait à sa femme un amour inconditionnel. Cette dernière était un peu plus jeune que lui, beaucoup plus frêle, mais avait cette mystérieuse faculté, malgrès tout,
de pouvoir coucher n'importe quel pilier de bar. Sa vivacité d'esprit n'avait d'égal que celle de son mari, et tous deux formaient un couple que rien ne semblait pouvoir séparer.
Monsieur Jean avait fini son travail plus tôt que d'habitude. Comme ça ne lui était jamais arrivé auparavant, il se
trouva un peu désoeuvré dans les rues de la ville, ne sachant trop s'il devait profiter des quelques heures ainsi libérées pour se promener, ou s'il devait rentrer directement auprès de sa femme.
A la pensée de cette dernière, un frisson lui parcouru l'échine. Non, décidément, il n'avait pas envie de gâcher son temps libre avec cette mégère. Il s'arrêta au milieu d'une grande place noire
de monde et regarda autour de lui en se demandant de quoi pourraient être faites les prochaines heures. Il considéra les flux de la foule qui remplissait les bars et les boutiques avec un regard
amusé et curieux. M. Jean ne faisait jamais les magasins. Tous les jours, il finissait son travail exactement à 18h35, prenait alors le bus de 18h49 pour rentrer chez lui, et ce rituel était
resté immuable depuis son premier jour dans la vie active. Pendant les week-end, il laissait sa femme s'occuper des courses pendant qu'il restait chez lui à lire le journal et à s'avancer dans
son travail de la semaine. Après 10 ans de mariage, ils n'avaient pas d'enfant, pour la seule raison qu'ils n'avaient jamais eu de relation sexuelle ensemble. M. Jean n'avait pas envie de sa
femme et sa femme ne voulait pas de lui. En fait, il ne se souvenait même plus de la raison qui l'avait poussé à la demander en mariage. Peut-être un vague sentiment de pitié envers la vieille
fille pauvre et sans charme qu'elle était à l'époque. N'importe qui aurait dit que M. Jean était fou d'épouser une fille aussi vilaine, et il aurait eu raison. Seulement, M. Jean n'était pas
beaucoup plus beau que sa femme. Il s'était dit qu'au moins, avec elle, la vie serait facile : aucune passion, aucun problème. Mais Mme Jean s'était transformée, avec les années, en une vieille
sorcière aigrie et frustrée, qui ne manquait pas une occasion de reprocher à M. Jean son manque de caractère et sa lâcheté.
M. Jean, au chômage technique à cause d'une souris sans fil tombée à court de batteries, se retrouvait donc au beau
milieu de cette place avec une furieuse envie de ne pas voir sa femme. Mais il ne savait pas ce que les gens faisaient quand ils n'avaient pas de travail. Il décida alors de suivre une personne
au hasard et de faire ce qu'elle ferait. Il jeta son regard au hasard devant lui et croisa celui d'un jeune couple d'une vingtaine d'années qui se dirigeait vers une petite ruelle. Il les suivit
à distance respectable et les vit s'engouffrer dans une sorte de taverne.
Quand il poussa la porte à son tour, une forte odeur de tabac le pris à la gorge. Un peu découragé, il repensa à sa
femme, décida de surpasser son dégoût et entra. La taverne était presque vide. Le couple s'était assis au fond de la pièce, et un vieil homme tenait le comptoir en discutant avec la patronne. M.
Jean resta debout, hésitant, un petit moment, avant d'opter pour une petite table près de la fenêtre en vitrail
- Quel étrange endroit, pensa-t-il. On dirait un décors de film historique.
En pensant cela, il examina les murs recouverts de pierre rouge, d'écussons et d'armureries. M. Jean avait été passionné
d'histoire médiévale pendant un temps, jusqu'à ce que sa femme lui suce toute sa motivation et sa confiance en lui-même. Quelques souvenirs de cette période passée dans la poussière des livres
lui revint en tête et lui donna un peu le vertige.
- Qu'est-ce qu'il prendra, le petit monsieur ? Sonna une voix caverneuse derrière lui qui le fit sursauter.
Le patron se tenait derrière lui pour prendre la commande. Le coeur encore tout retourné, M. Jean lui demanda un demi de
bière. Le grand bonhomme tourna les talons et disparu derrière le comptoir. Quelques minutes plus tard, c'était la patronne qui apparaissait en lui tendant un verre, accompagné d'un large
sourire. Le sang de M. Jean ne fit qu'un tour quand son regard se posa sur les hanches généreuses la créature qui venait de le servir. Ce qui se passa dans son cerveau lui était inconnu
jusqu'alors. Vous l'aurez compris : M. Jean était tombé amoureux.